[Lecture] Survivre au taf, de Marie Dasylva

Survivre au taf de Marie Dasylva

Survivre au taf, stratégie d’autodéfense pour personnes minorisées, de Marie Dasylva : tout est dans le titre. Un récit vivant et révoltant qui donne envie d’arrêter de la fermer, aux éditions Daronnes.

Survivre, vraiment ? En voyant passer ce titre vite fait, je croyais que ça parlait de survie au sens galvaudé, hyperbolique du terme. Comme quand on claironne à ses collègues d’openspace “huhuhu je vais prendre mon après-midi” avec un petit air malin parce qu’il est 18h 🙄

Limite je pensais avoir affaire à un best of de situations drôles et plus ou moins grinçantes rencontrées au boulot (l’imagination prend de ces raccourcis dans nos certitudes parfois…), ben c’est pas ça.

Le sous-titre : stratégie d’autodéfence pour personnes minorisées donne le ton : on est dans de la déconstruction, et on ne va pas rire de l’embourbement dans la culture du présentéisme professionnel.

Survivre au taf parle de survie, oui, vraiment, quand on est minorisé·e par la société raciste, sexiste, validiste, psychophobe, queerophobe et grossophobe dans laquelle on vit. C’est l’histoire d’une coach qui conseille des personnes minorisées — ou plutôt, c’est l’histoire de quelques une de ces personnes, que Marie Dasylva appelle les Pépites, et qu’elle accompagne à un moment de leur parcours professionnel (au sens large).

Marie Dasylva nous fait rencontrer une dizaine de Pépites avec une générosité et une pédagogie stratosphériques, comparées à la colère que ces histoires inspirent. C’était exactement ce dont j’avais besoin.

Livres

Les éditions Daronnes

Survivre au taf, stratégies d’autodéfense pour personnes minorisées est sorti fin 2021 et m’a fait de l’œil pendant quelques semaines, en arrière-plan.

Un jour comme tant d’autres où je cherchais une chose motivante facile à consommer, je me suis mise en quête d’Oréo chocolat blanc. En passant devant la librairie qui a la bonne idée de se tenir entre chez moi et mon supermarché préféré, j’ai pensé que tiens, c’était aujourd’hui que sortait le livre de Pauline Hermange, Moi les hommes je les déteste en poche.

(mention spéciale aux gentes qui font des trucs et le répètent sans scrupule sur leurs réseaux : continuez, on ne prend jamais de notes alors on a besoin de vos rappels quotidiens)

Quelle bonne idée de chose motivante à consommer, me suis-je dit, poussant la porte de cette librairie pour la première fois de ma vie entière.

Sur la table désormais incontournable des lectures féministes, point de Moi les hommes je les déteste, mais tellement d’autres, ça a été dur de trancher. Survivre au taf s’est mis à clignoter dans mon bloc-notes mental, alors hop, me voilà au comptoir avec mon exemplaire et ma CB en main.

Je m’enquiers de la disponibilité du poche de Pauline Hermange, on me répond que oui peut-être parce que je l’ai vu passer au [mot random qui n’était pas utilisé dans son usage normal et doit être la métonymie d’une d’étape dans la mise en vente d’un livre, I guess], attendez je vais vérifier, mais ça m’étonnerait pas parce que…

Pendant ce temps, une nana me glisse que c’est nous qui éditons Marie. Et qui allons sortir le prochain de Pauline, Avortée.

Tout ça pour dire que je n’ai même pas besoin de vérifier sur mon exemplaire pour vous dire que Survivre au taf, de Marie Dasylva, est publié aux éditions Daronnes et que c’est une maison d’édition dont vous allez re entendre parler par ici.

Survivre au taf Marie Dasylva - témoignages

Témoignage multiple

À travers les Pépites, on rencontre des situations les plus trash les unes que les autres, avec le point de vue de leur personnage principal. Un harcèlement raciste et sournois en prépa, un laxisme méprisant face aux aménagements nécessaires pour une personne malvoyante, des évaluations de personnes racisées qui virent à l’épreuve d’adaptation (que l’autrice décrit comme “une foutue mort lente”), une homophobie exacerbée par un coming out intempestif : tous ces trucs qu’on connaît, quand on appartient au groupe dominant·e, sous forme de chiffres et de statistiques, est complètement incarné.

Survivre au taf est un multitémoignage indispensable pour toute personne qui appartient à une catégorie dominante. C’est mon cas : je suis blanche, mince et valide, éduquée selon le système dominant. Je suis aussi queer, dépressive et assignée femme, ce qui m’a valu des attaques plus ou moins dures, à un moment ou à un autre, par la société et surtout au travail.

Alors en lisant Survivre au taf, je me suis retrouvée dans tous ces récits, aussi bien du côté des minorisé·es que des dominant·es.

Survivre au taf Marie Dasylva - vivante

La parole vivante

Je parlais d’un truc facile à consommer. Ben c’est simple, j’ai dévoré Survivre au taf aussi vite que j’aurais descendu la boîte d’Oréo chocolat blanc.

Ce multirécit est vivant, en diable. Marie Dasylva dit “je”, “nous”, “tu”. Elle s’adresse même parfois à ses coaché·es comme dans une lettre, comme pour leur raconter autant qu’à nous sa version de l’histoire.

J’ai relu un nombre incalculable de fois les mots à travers lesquels tu m’as contactée et il m’a semblé évident que nous devions reprendre ces faits de harcèlement et d’ostracisation que tu as vécus.

Marie Dasylva, Survivre au taf, extrait.

Sa version, c’est le pendant systémique de l’expérience individuelle. Car tout en respectant le vécu des personnes dont elle nous parle, Marie Dasylva décortique leurs histoires, les épluche et retourne leur emballage individualisant pour en montrer le caractère systémique et politique.

Et en plus, elle commence par raconter son histoire, à elle. Son chapitre s’appelle “D’où je parle — Devenir coach” et m’a fait penser qu’on le croise trop peu souvent, ce d’où-je-parle. Enfin surtout, c’est le “je parle tout court car je suis universel·le” qui est omniprésent, et ça pique.

Survivre au taf Marie Dasylva - infos

Quelques trucs en plus

Le récit qui m’a le plus touchée : (mais genre aux larmes), c’est celui de la Pépite qui subit un coming out intempestif et la stratégie de retournement que Marie Dasylva bâtit avec elle.

L’écriture inclusive y est militante. Comme l’explique Margot Lachkar en début de bouquin, les accords de groupes sont modérés selon le sens du texte :

Marquer la domination : les personnes et les groupes sociaux se situant du côté de la domination (…) sont systématiquement genrés au masculin, afin d’insister sur le poids de la domination qu’ils exercent. Exemple : “Le mérite, c’est le superpouvoir des privilégiés.” (…)

Parler des opprimé·e·s : à l’inverse, dès qu’il est question de personnes minorisées subissant des discriminations, c’est l’écriture inclusive avec utilisation de points médians qui est employée. Exemple : “Être minoritaire, c’est être forcé·e à accepter que ton humanité est conditionnelle.”

Margot Lachkar, Survivre au taf, Note sur l’écriture inclusive.

Dernier truc : l’illustration est de Charlotte Polifonte, connue sur instagram comme @mangeuse_dherbe, Afro vegan activiste parisienne (selon ses termes).

Retrouver le bouquin et celles qui l’ont fait :

Marie Dasylva : sa boîte de coaching stratégique Nkaliwork, son compte insta

Les éditions Daronnes sur les internets et sur instagram

Charlotte Polifonte aka mangeuse_dherbe sur intagram

Survivre au taf Marie Dasylva - espoir

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.